Appel à contributions
Une histoire suisse du capitalisme racial
Appel à contributions pour les Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier, n° 44, 2028.
Coordination : Anouk Essyad, Stéphanie Ginalski
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Dans le sillage de la vague globale des mobilisations antiracistes du printemps 2020, les approches investiguant l’intrication entre le capitalisme et le racisme ont connu un renouveau indéniable. S’attachant à investiguer les fondements matériels du racisme et à les considérer en lien avec le passé et le présent des dominations coloniales, ces recherches se sont très vite tournées vers le concept de capitalisme racial. Au début des années 1940 déjà, l’historien et homme d’État trinidadien Eric Williams avait mis en évidence l’interdépendance entre racisme et capitalisme, en montrant la manière dont le capitalisme commercial du 18e siècle s’était construit sur l’esclavage, et comment celui-ci avait à son tour produit le racisme – et non l’inverse1. Le concept de capitalisme racial a par la suite été élaboré en dehors du monde académique, dans le contexte d’un débat au sein du mouvement anti-apartheid en Afrique du Sud, et désignait, dans ce contexte, les liens organiques existant entre le régime d’apartheid et la structure du capitalisme sud-africain, largement dominée par le capital étranger2, notamment suisse3.
Dans un second temps, et sans lien apparent avec cette genèse sudafricaine, le concept a été popularisé par l’ouvrage magistral de Cedric Robinson, Black Marxism, dans lequel l’auteur analyse les convergences et les points de friction entre le marxisme et la tradition radicale noire4. Il y développe cette idée du capitalisme racial pour souligner que la racialisation n’est pas accidentelle ; elle est inscrite, selon Robinson, dans l’ontologie même du capitalisme5.
Enfin, en lien avec le dynamisme évoqué ci-dessus, on observe de multiples réappropriations académiques du concept, dont nous nous bornerons à signaler trois exemples marquants. Un ouvrage collectif, dirigé par Destin Jenkins et Justin Leroy examine les multiples histoires du capitalisme racial, par le biais de plusieurs études de cas6. Principalement centré sur l’Amérique du Nord, le livre rappelle la centralité de l’esclavage et du colonialisme de peuplement dans la structure du capitalisme racial nord-américain. Par ailleurs, dans leur introduction à un numéro spécial dédié aux pensées sud-africaines du capitalisme racial, Zachary Levenson et Marcel Paret reviennent sur l’émergence du concept dans le contexte de l’apartheid pour en tirer quatre thèses pouvant être testées dans d’autres espaces sociaux7, dont les deux premières nous intéressent tout particulièrement pour ce numéro : (a) le capitalisme – défini ici à partir de la nécessité de dégager du profit et d’accumuler du capital – produit du racisme, notamment afin de légitimer la surexploitation des personnes non blanches. Les auteurs soulèvent ici une hypothèse intéressante : si la domination raciale entrave l’unification sociale et politique des classes populaire, elle faciliterait au contraire la construction d’un bloc bourgeois, et ainsi, l’alliance entre différentes fractions des classes dominantes, en l’occurrence les colons anglais et néerlandais. (b) L’État bourgeois est le principal producteur des rapports sociaux de race, car c’est lui qui met en place et garantit des statuts sociaux hiérarchisés en fonction de la race. Enfin, un numéro de la jeune revue Marronnages tire un premier bilan de la recherche, notamment francophone, ainsi que des débats qui entourent le concept8. Les auteur·ices invitent à poursuivre les études de cas faisant travailler ce concept de capitalisme racial et à en affiner ainsi les contours théoriques, ce que ce numéro des cahiers de l’AEHMO souhaite permettre.
En Suisse, ce champ d’études reste largement inexploré, tiraillé entre deux traditions historiographiques. La première investigue les participations suisses aux dominations coloniales et travaille à analyser les contours, contre l’amnésie du roman national officiel, d’un colonialisme sans colonie spécifiquement helvétique9. De l’implication des grandes familles patriciennes dans l’esclavage transatlantique10 à la participation des Sociétés de géographie à la colonisation du Congo ou de celle de la haute bourgeoisie genevoise à la colonisation de l’Algérie11, en passant par la manière dont le patronat suisse a tiré profit de cette apparente neutralité dans des pays soumis à domination coloniale12, l’intrication entre le capitalisme suisse et les dominations coloniales a fait l’objet d’un vaste renouveau historiographique ces dernières décennies. Le deuxième champ d’études porte quant à lui sur l’histoire proprement suisse du racisme. Il s’inscrit majoritairement dans une histoire des représentations13 et montre la manière dont des conceptions racialisées ont circulé et ont été appropriées en Suisse14, notamment au sein du champ académique15.
Ce numéro souhaite faire discuter ces deux champs historiographiques pour esquisser une économie politique du racisme, c’est-à-dire pour rattacher notre compréhension des rapports sociaux de race au fonctionnement plus global du capitalisme suisse. Ce faisant, nous souhaitons articuler un travail historique empirique à une volonté théorique, de saisir le capitalisme dans une approche totalisante16. Nous souhaitons ainsi contribuer à la réflexion sur la manière dont des dominations (raciales, coloniales, de genre, etc.) participent du fonctionnement du capitalisme et des rapports d’exploitation qui le caractérisent.
Les contributions peuvent s’inscrire dans l’un des axes suivants, ou suggérer d’autres pistes de réflexions :
A) Impérialisme et production de la race en Suisse
Le premier axe porte sur l’impact, en Suisse, de la structure largement extravertie du capitalisme suisse. Quels sont les impacts sociaux et politique de l’impérialisme suisse ? À un niveau macrosocial, l’évolution des rapports sociaux de race en Suisse peut-elle être éclairée par l’évolution de la présence économique suisse dans les pays soumis à une domination coloniale ? À un niveau individuel, peut-on observer des transferts de représentations raciales élaborées en contexte colonial en Suisse, par le biais d’acteur·ices ? Le racisme faciliterait-il, en Suisse aussi, la construction d’un bloc bourgeois ; autrement dit, permettrait-il une unification politique et sociale de différents secteurs du patronat ?
B) État, race et capitalisme
Le second axe investigue le rôle de l’État, et vise, là aussi, à articuler deux hypothèses soulevées par la littérature : l’État comme principal producteur des rapports sociaux de race en Suisse et l’État comme défenseur des intérêts économiques de la bourgeoisie suisse dans les pays du Sud global. Comment saisir empiriquement ces deux dimensions ? Peut-on identifier une fonction aux violences d’État – policière, carcérales, etc. – dans le maintien du capitalisme racial ?
C) Division raciale du travail et dynamiques d’exclusion/inclusion dans le salariat
Le troisième axe porte sur le salariat : quelle racialisation du travail peut-on observer en Suisse ? Cette dernière se traduit-elle part une surexploitation des personnes non blanches et/ou par contraste, par leur exclusion du salariat et leur relégation à des économies parallèles ? De quelle manière ces problématiques s’articulent-elles avec d’autres facteurs de discrimination, comme le genre ? Comment ces dynamiques évoluent-elles dans le temps ? Cette évolution est-elle liée aux transformations de la présence économique suisse dans les pays soumis à une domination (néo)coloniale ? Comment le mouvement ouvrier suisse a-t-il réagi, ou non, à ces structurations raciales ?
D) Résistances
Ce quatrième axe pourra analyser les résistances – ou l’absence de résistances – au capitalisme racial. Comment les personnes subissant une domination raciale ont-elles résisté à cette assignation raciale ? Comment le mouvement ouvrier suisse a-t-il réagi, tant aux velléités impérialistes qu’au racisme ?
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Les propositions de contributions (titre et résumé d’une page maximum) sont à envoyer au plus tard le 31 janvier 2027 aux trois adresses suivantes : anouk.essyad@unifr.ch ; stephanie.ginalski@unil.ch ; info@aehmo.org
La décision de la rédaction suivra. Les contributions – entre 25’000 et 30’000 signes (notes et espaces compris) – devront être rendues le 30 septembre 2027 au plus tard. Une journée d’échange autour des articles est prévue en septembre ou octobre 2027. Une nouvelle version tenant compte des propositions de modifications devra parvenir à la rédaction le 15 janvier 2028. Des illustrations de bonne qualité sont bienvenues.
Anouk Essyad, Stéphanie Ginalski
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1 Eric Williams, Capitalism & Slavery, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 1944.
2 Legassick Martin et Hemson David, Foreign investment and the reproduction of racial capitalism in South Africa, Londres, Anti-Apartheid Movement, 1976. Sur cette première conceptualisation, voir : Levenson Zachary et Paret Marcel, « The South African tradition of racial capitalism », Ethnic and Racial Studies 46 (16), 2023, pp. 3403‑3424.
3 Bott Sandra, Guex Sébastien, Etemad Bouda et al., Les relations économiques entre la Suisse et l’Afrique du Sud durant l’Apartheid: 1945-1990, Lausanne, Editions Antipodes, 2005.
4 Robinson Cedric, Marxisme noir. La genèse de la tradition radicale noire, Genève, Editions Entremonde, 2023 [1983].
5 Robinson va même plus loin en affirmant que le racialisme – la perception de population en groupes sociaux définis racialement – serait inhérent ou ontologique aux sociétés occidentales ; la colonisation et l’esclavage transatlantique auraient alors métabolisé ce racialisme pour l’étendre à une échelle industrielle. Pour une critique de cette lecture, cf. Essyad Anouk, « Lire la tradition radicale noire aujourd’hui. À propos de Cedric Robinson », Contretemps, 2023, <https://www.contretemps.eu/marxisme-noir-cedric-robinson/>, consulté le 17.10.2023.
6 Jenkins Destin et Leroy Justin (éds.), Histories of racial capitalism, New York, Columbia University Press, 2021.
7 Levenson Zachary et Paret Marcel, « The Three Dialectics of Racial Capitalism: From South Africa to the U.S. and Back Again », Du Bois Review: Social Science Research on Race 20 (2), 2023, pp. 333‑351.
8 Johnson Guillaume, Woker Madeline et Zevounou Lionel (éds.), Capitalisme racial!?, Marronnages vol. 3/1, 2024.
9 Purtschert Patricia et Fischer-Tiné Harald (éds.), Colonial Switzerland. Rethinking colonialism from the margins, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2015.
10 David Thomas, Etemad Bouda et Schaufelbuehl Janick Marina, La Suisse et l’esclavage des Noirs, Lausanne, Editions Antipodes, 2005.
11 Lützelschwab Claude, La Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif (1853-1956), Bern, Peter Lang Verlag, 2006.
12 Cf. par exemple : Lucas Isabelle, Un impérialisme électrique. Un siècle de relations économiques helvetico-argentines (1890-1979), Lausanne, Editions Antipodes, 2021.
13 Minder Patrick, « La construction du colonisé dans une métropole sans empire : le cas de la Suisse (1880-1939) », in: Zoos humains, Paris, La Découverte, 2004, pp. 227‑234.
14 Dos Santos Pinto Jovita, Ohene-Nyako Pamela, Pétrémont Mélanie-Evely et al. (éds.), Un/doing Race. Racialisation en Suisse, Zürich, Seismo Verlag, 2022.
15 Cf. par exemple : Kuper Patrick et Schär Bernhard C. (éds.), Les naturalistes: A la découverte de la Suisse et du monde (1800-2015), Baden, Hier und jetzt Verlag, 2015 ; Schaer Jean-Paul, « Agassiz face à la diversité des races humaines », Bulletin de la Société Neuchâteloise des Sciences naturelles 130 (1), 2007, pp. 49‑63.
16 À l’instar de David McNally, qui observe que le retour du capitalisme comme objet d’études historiques semble s’être réalisé au prix de l’absence de toute volonté théorique ou de compréhension totalisante du capitalisme : Slavery and capitalism. A new marxist history, Oakland, University of California Press, 2025.