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Cahier n°14. Mémoire et histoire

AÉHMO & Éditions d'en bas.

1998, 125 p.

Présentation

Si l’histoire s’attache à développer une meilleure connaissance critique du passé des hommes et de leur organisation collective, la mémoire est une composante de l’identité d’un groupe ou d’un individu: elle se construit, se détruit, se recompose, peut être entretenue, sollicitée, rappelée ou demeurer au contraire inactivée, latente. L’histoire et la mémoire sont donc distinctes, elles ne sont pas de même nature. La première est un questionnement qui se veut rationnel à partir de sources, elle cherche à donner un sens au passé, à en reconstituer les multiples facettes, en définissant des problèmes et en formulant des hypothèses. La seconde est d’une part une affaire de vécu ou de transmission de vécu, d’autre part une construction, fruit de  « politiques du souvenir » et de diverses instrumentalisations politico-culturelles liées aux « nécessités » du présent – des présents successifs. Pourtant, elles ont aussi des points communs, comme de remplir une fonction identitaire. Par ailleurs, la mémoire est devenue elle-même un objet d’étude de l’histoire.

La sociologie a montré combien la mémoire collective était un phénomène social et elle a favorisé son analyse. D’autres chercheurs ont mis en évidence les usages multiples de la mémoire, y compris sous la forme de l’oubli, volontaire ou non. Enfin, l’utilité de la mémoire pour le présent et l’avenir reste une question importante. Même si l’histoire ne se répète jamais, la mémoire se doit d’entretenir la vigilance et la résistance face à tout ce qui rappelle les formes passées de la barbarie, de l’oppression et de l’injustice.

Le présent dossier est publié dans une revue dont la raison d’être consiste à développer l’histoire du mouvement ouvrier dans un sens critique, pluriel et lucide, pour promouvoir une mémoire également critique, plurielle et lucide. Il cherche donc tout d’abord à poser le grave problème d’une mémoire sociale qui s’effiloche et qu’il faudrait préserver davantage. Mais il voudrait également susciter une réflexion sur la diversité des mémoires, celles qui subsistent par l’engagement de descendants passionnés, celles qui disparaissent dans l’indifférence générale, celles qui resurgissent à un moment donné, celles dont la construction est savamment orchestrée par un pouvoir dominant, celles qui servent à reconstruire un passé imaginaire ou à occulter certains aspects désagréables, etc.

Dans ce cadre, évoquer la mémoire du mouvement ouvrier, c’est aussi réfléchir aux dérives de l’hagiographie et de la complaisance, à l’utilité d’un regard critique sur le passé. Aborder la mémoire du mouvement social, c’est encore être attentif à des mémoires enfouies que la pratique de l’histoire orale, en donnant la parole à des témoins directs, peut par exemple nous permettre de retrouver.

A l’heure où les commémorations officielles et non spontanées sont nombreuses et souvent envahissantes, au moment où des retours de mémoire posent de nouvelles questions sur le passé (entre autres de la Suisse), mais aussi à une époque où les nationalismes relèvent dangereusement la tête, il n’est sans doute pas inutile de se pencher sur le problème de la mémoire.

Sommaire

  • Editorial (p. 7)
  • Charles Heimberg, Les problématiques de la mémoire et l’histoire du mouvement ouvrier (pp. 9-24)
  • Jean Steinauer, Malik von Allmen et Isabelle Albanese, Les archives des syndicats (pp. 25-39)
  • Urs Kählin, Les archives de l’Etat fouineur (pp. 41-44)
  • Louis-Philippe Lhoste, Les êtres de mémoire (pp. 45-56)
  • Pierre Jeanneret, Les sources orales et la pratique de l’interview enregistrée (pp. 57-66)
  • Stéfanie Prezioso, Histoire orale et usage public de l’histoire (pp. 67-74)
  • Geneviève Heller, Les outils de la mémoire scolaire (pp. 75-81)
  • Une « rivière de sang qui sépare le passé du présent » de l’Argentine: témoignage de Teresa Meschiati, de l’Association « Memoria Viva » (Genève) (pp. 83-90)
  • L’atelier de recherches historiques sur les témoignages oraux (ARHTO) (pp. 91-92)
  • Claude Cantini, Luigi Luccheni, assassin de l’impératrice d’Autriche: histoire d’une vie (1873-1910) (pp. 93-110)
  • Notes, comptes rendus et lettre de lecteur